Double vie

Annika Langvad n’a pas besoin de serrer les dents lorsqu’elle franchit la ligne d'arrivée pour la victoire. La pilote professionnelle Specialized Racing et étudiante en médecine dentaire sait comment garder le sourire et un équilibre sain entre deux carrières complètement différentes et tout aussi exigeantes. Voici les secrets de la Championne du Monde 2014 pour y parvenir.

Comme des œuvres d'art que l’on expose, deux vélos sont accrochés aux murs de l’appartement de la vététiste Annika Langvad à Copenhague. Un autre vélo est sur un home-trainer dans le salon, devant une petite télévision. Seule une bibliothèque débordant de livres universitaires sur l’odontologie rivalise avec ses équipements de vélo et ses trophées. Non, cela n’appartient pas à un colocataire ou un compagnon. Cela fait partie du grand plan de carrière de Langvad. Lorsque la Danoise de 32 ans ne roule pas, elle suit des études de dentiste.

Entre la victoire de son troisième Championnat du Monde en juin 2014 et la préparation pour les Jeux d'été de 2016 à Rio (ce qui marquera ses premiers Jeux Olympiques, ayant manqué ceux de Londres en 2012 en raison d'une blessure), Langvad trouve le temps d’ouvrir ses livres. Étudier pour réussir ses examens ne constitue que la moitié de celui-ci. Occasionnellement, elle doit troquer sa tenue boueuse contre une blouse blanche pour travailler dans un environnement médical stérile à l'opposé des sentiers de montagne luxuriants où elle s’entraîne.

Concentration, discipline et la capacité à prioriser a aidé Annika à réussir jusqu'à présent dans ces deux domaines totalement indépendants. Tout en poursuivant ses rêves ces huit dernières années, elle a également réussi à mener une vie normale et à prendre du temps pour son petit ami, Thomas. Cela n'a pas été facile, mais comme Annika l’explique ci-dessous, cela en vaut vraiment la peine.

« J’AI DÛ APPRENDRE À CONTINUER DE CROIRE QUE CE QUE JE FAISAIS ÉTAIT JUSTE. CE FUT CERTAINEMENT LA LEÇON LA PLUS DIFFICILE. »

YOUR RIDE. YOUR RULES (YRYR) : Quand as-tu commencé le VTT ?

ANNIKA LANGVAD (AL) : En 2006, j’ai déménagé à Copenhague pour suivre des études de dentiste et j’ai intégré un club de triathlon local pour rester active. Cet hiver-là, nous avions fait du VTT pour garder la forme. J’ai trouvé cela très amusant et j’ai découvert que j’étais assez bonne. L'année suivante, j’ai rejoint un club de VTT et j’ai commencé à participer à des courses amateurs autour de Copenhague pour finalement m’aligner au départ de compétitions internationales. C'est lorsque je suis devenue accro au VTT et que j’ai commencé à suivre un entraînement plus structuré que j’ai développé mon agilité et ma force. Depuis, tout est allé très vite.

YRYR : Comment mènes-tu de front tes études et les entraînements ?

AL : C’est le fruit de beaucoup d'essais et d'erreurs. Au début, j’étais trop optimiste. Je pensais qu'il était possible d'étudier et de s’entraîner à plein temps. Pendant le premier semestre de 2011, je suis parvenue à faire les deux. Mais au milieu de l'été, les études, les voyages et la compétition a commencé à me peser. J'étais tellement épuisée. C’était trop. Il m’a fallu du temps pour trouver le bon équilibre, et cela m’en prend encore. Je dois écouter mon corps et réagir à ce que je ressens. Mais pour l’heure, j’ai fait un joli plan jusqu'en 2017.

YRYR : Comment organises-tu ton temps entre les entraînements et tes études ?

AL : Cela change beaucoup en fonction de la période de l'année. Actuellement je suis principalement concentrée sur le sport car je sais que je ne pourrai pas rouler à un niveau olympique pour toujours. Donc mes études sont secondaires pour le moment. Tout au long de la saison, quand je cours beaucoup, je vis et je respire vélo à 100%. L'hiver, quand je suis plus souvent à Copenhague, je peux travailler sur mes études.

YRYR : Quand seras-tu officiellement dentiste ?

AL : Il me reste environ un an et j’aurai ensuite terminé. Mais pour l'instant, je suis pleinement engagée aux Jeux Olympiques de cet été. Après Rio, je vais rattraper mes études, ce qui est important pour mon avenir. Lorsque vous êtes une athlète féminine, vous devez planifier soigneusement votre vie de famille. C’est quelque chose dont mon petit ami, Thomas, et moi discutons. Par exemple, les enfants ne sont pas encore à l’ordre du jour mais quand ils le seront, nous voulons être prêts pour eux. Il serait fantastique de voir plus d'athlètes féminines avoir des enfants et continuer à évoluer au plus haut niveau. C'est inspirant. Mais malheureusement, il est plus facile pour les athlètes masculins d'avoir une famille et de poursuivre la compétition.

YRYR : Que pensent tes camarades de classe et les enseignants de ta carrière sportive ?

AL : L’odontologie est un sujet difficile. Il vous oblige à vous engager à 100%. Certains de mes pairs et des enseignants comprennent ce que je fais, mais d'autres non. Il est plus facile de travailler avec les enseignants qui s’intéressent au cyclisme et qui pensent que je fais quelque chose d'unique, ils sont plus favorables. La dentisterie est difficile et prend du temps, tout comme la carrière d’une athlète professionnelle.

YRYR : As-tu déjà appliqué en compétition ce que tu as appris à l’école ?

AL : Oui ! Il y a beaucoup de pression à l'école pour réussir ses examens. Il y a tant de tests que vous apprenez à travailler souvent avec le stress. Cela m'a aidée à apprendre comment gérer la pression lors des courses.

YRYR : Comment gères-tu la pression lorsqu’elle s’intensifie ?

AL : Je parle de cela avec les gens et cela m’aide beaucoup. De cette façon, je peux l’aborder de manière plus rationnelle. Ressentir la pression fait partie de la vie d’athlète – et de notre vie, simplement. Que vous travailliez à temps plein ou soyez mère au foyer, il y a beaucoup de pression pour être très bon dans ce que vous faites. Ce n’est pas seulement dans le sport.

« QUOI QUE VOUS FASSIEZ, VOUS DEVEZ APPRENDRE À GÉRER LA PRESSION... CE N’EST PAS SEULEMENT DANS LE SPORT. »

YRYR : Comment te prépares-tu mentalement le jour de la course ?

AL : J'aime créer une atmosphère où je peux me vider la tête et ne pas me focaliser sur quoi que ce soit en particulier. Je me détends en écoutant de la musique qui procure de bonnes émotions.

YRYR : Que penses-tu de ce que tu as réalisé jusqu’ici ?

AL : Je n'ai pas couru depuis longtemps, ce qui a ses avantages et ses inconvénients. Au début, lorsque vous avez du talent, il est facile de tout gagner. Bien sûr, vous devez vous entraîner dur, mais votre corps et votre esprit sont encore frais et vous n'avez pas connu de moments difficiles. Vous ne savez pas ce qu’est de faire des sacrifices, travailler dur, se blesser et revenir. Je trouvais assez facile de courir sans aucune pression, et je pense que j’ai pris cela pour acquis. Quand vous êtes bon pendant un certain temps, il devient plus difficile d'atteindre le niveau suivant et d’y rester. Voilà le véritable défi. Depuis, j'ai eu des blessures et des moments difficiles. Maintenant, même si je n’ai pas couru depuis longtemps, je sens que je commence à acquérir de l'expérience. Je peux maintenant dire « OK, que dois-je faire pour être au niveau ? Que dois-je faire pour performer ? » C’est un état d'esprit très différent par rapport à mes débuts.

YRYR : Avec le recul, quelle a été la leçon la plus importante de tes deux carrières ?

AL : Etre patiente. J’ai dû également apprendre à continuer de croire que ce que je faisais était juste. Ce fut certainement la leçon la plus difficile. J'ai aussi beaucoup appris de mes blessures. La première fois que je me suis blessée, je n'ai pas écouté mon corps. Même si j'étais épuisée et que j’avais besoin de se reposer, je poursuivais les entraînements et la compétition parce que je ne voulais pas laisser tomber les gens. Mais mon corps n'était pas capable de le faire. Donc, j'ai appris à écouter mon corps et à le respecter.

YRYR : Que t’inspire le leitmotiv « Your Ride. Your Rules. » ?

AL : Pour moi, cela signifie que les cyclistes féminines ont plus besoin d'aller dans un monde dominé par les hommes et de rouler comme eux. Elles peuvent être féminines sur le vélo et recevoir de bons conseils et un équipement approprié spécifiquement conçu pour les femmes. Cela montre également que les cyclistes féminines sont plus que jamais prises au sérieux.

Crédits :

Texte : Lauren Jenkins Vidéo : Ben Rose Photo : Nathan Chandler

Publié en Novembre 2014

Mardi, 25 novembre 2014