Yonder Journal : Piute Pass

L'humain a déjà tenté de construire une autoroute à travers les montagnes Sierra, mais face au climat et au terrain périlleux, ils ont échoué. Yonder Journal se lance au défi.

Depuis nos premiers coups de pédale, la sensation de partir à l’aventure est au cœur même de nos sorties. Quand nous étions enfants, le but était d’explorer les coins les plus reculés du quartier. Notre monde semblait alors si petit, mais nous avons grandi, et notre monde aussi. Ce qui nous semblait alors petit et compréhensible, est peu à peu devenu abstrait et hors de portée. Notre vélo, quant à lui, a toujours tenu ses promesses et conservé sa capacité à briser les frontières, physiques et mentales.

Nos amis du Yonder Journal partagent cette vision. Ils connaissent la valeur profonde de l’aventure, c’est pourquoi nous les avons mandaté d’explorer et se laisser porter au gré du vent. À travers leurs voyages, nous reprenons contact avec l’esprit d’aventure des excursions à vélo. Revenez fréquemment pour suivre le récit de leurs aventures, exploits et découvertes.

Californie

POINT ESTIMÉ

La chaîne du Sierra Nevada, dans l’est de la Californie, s’étend du nord au sud sur près de 700 km. Ces montagnes, hautes, acérées, grandioses et incroyablement belles sont le résultat d’un massif granitique, formé lors de la période du Trias, qui a été poussé hors du manteau terrestre par les activités tectoniques du dernier million d’années. Le granite a subi des forces terribles et venge son ascension vertigineuse vers les cieux en sabrant la course du soleil à la fin de chaque jour, projetant ainsi un éclatant rouge cramoisi dans le ciel du soir. Malgré cette beauté reconnue et le féroce enthousiasme des Californiens pour le plein-air, la majorité de ces montagnes demeurent presqu’intouchées et ne sont que rarement visitées. La raison notoire qui explique l’état presque vierge de la haute Sierra est son accès extrêmement difficile. La quasi-totalité des routes qui s’y enfoncent se terminent en cul-de-sac et celles qui traversent les montagnes sont peu nombreuses. Pendant l’hiver, pour se rendre à l’est des Sierras, on doit contourner les montagnes : par le sud vers le Mojave, ou par le nord vers Lake Tahoe. En été, le trajet est légèrement plus court si on emprunte les cols de Sonora, Tioga et Walker, ou la route brutale et primitive de pavés et de terre battue du col de Sherman. Ces dernières sont toutes fermées pendant l’hiver. Mais un jour naquît la vision d’un autre chemin, une route qui traverserait les montagnes et relierait Fresno et Bishop à la côte, et aussi le Nevada, le Midwest et plus encore. Cette vision, c’était la route 168.

Une bonne partie des plans d’origine a été accomplie. Une section à l’est s’étend de l’agglomération, au nom discutable, d’Oasis, située à la frontière du Nevada et de la Californie, aux White Mountains en passant par le col de Westgard. La route se poursuit vers Bishop et ensuite North Lake, tandis qu’un tronçon à l’ouest passe entre Florence Lake et Fresno. Cependant, il y a une faille considérable dans la continuité de la 168. Une section maintenant à l’abandon qui était trop reculée, le terrain et le climat étaient trop hostiles pour les ouvriers de l’époque et le projet ne s’est jamais réalisé. Depuis ce temps, la Sierra Nevada est en grande partie déclarée aire de nature protégée, ce qui met un terme définitif à tout projet d’expansion de la route. Ainsi, il reste près de 45 km de terrain de haute montagne qui sépare les sections est et ouest de la route. Cette section inachevée qui traverse la Sierra n’est pas totalement inaccessible, mais son statut de zone protégée fait en sorte que tout moyen de déplacement motorisé est interdit. Il reste toutefois quelques sentiers empruntés par les marcheurs et les animaux qui traversent les cols de granite escarpés. Bien qu’ils ne soient utilisés qu’occasionnellement, ces sentiers sont primitifs, mais fonctionnels. On voit facilement qu’il ne faudrait que quelques années d’inactivité pour que l’environnement sauvage engloutisse complètement ces pistes.

Les motorisés sortis de l’équation, nous savions que la traversée perdue de la 168 exigerait une solide dose de marche. Si toutes nos années d’expérience au Yonder Journal nous ont appris une chose, c’est que la marche est une partie essentielle des expéditions à vélo. En fait, il serait juste de dire que lors de nos expéditions, le temps passé en selle par rapport au temps passé à marcher serait de 50/50. Quelle est donc la différence entre pousser un vélo – ou le mener, comme s’il était une sorte d’âne sur roues—et le porter? N’est-ce pas là une question de degré, un accroissement subtil et progressif de l’effort? Peu importe, au final, c’est vous qui déplacez la charge. Et puisqu’aucune technologie de vélo-à-dos n’a encore été élaborée – rien n’a encore été fait de ce côté et le degré de raffinement dans ce domaine est de l’ordre préhistorique/homme des cavernes – rien ne laisse croire que cela ne pourrait pas être possible. D’autant plus que les technologies de courroies et systèmes d’attache semblent être au sommet de leur art grâce à l’évolution du nylon. Pensez à la multitude de courroies de nylon moderne, de boucles de nylon et autre type d’attache en circulation actuellement. Peut-être pourrions-nous combiner un sac à dos conventionnel et un système de courroies ingénieux? Mettre un peu de piquant aux technologies existantes, se laisser porter par un vent frais d’espoir aveugle et se lancer dans une aventure qui allait fonctionner… nous n’avions aucun doute. Le plan était simple : rouler quand on peut, et marcher vélo au dos lorsque le terrain ne le permettrait pas. Attitude positive, plan de match, confiance aveugle.

Nous avons choisi les vélos AWOL pour leur polyvalence. Rapides sur les longues sections de route et confortables sur les montées, ces vélos sont également remarquables sur la terre battue et le gravier, et notre périple nous réserverait un mélange diabolique de tous ces types de terrains. Mais ce n’était pas de rouler qui allait être le défi, : rouler, c’est notre truc, donc ça va. C’est plutôt la partie «démonter le vélo et fixer au sac» qui allait être difficile, et nous le savions. Peu importe notre système de courroies, si les choses devaient se compliquer, ce serait là. Mais à quel point compliqué, et que savions nous vraiment? Disons simplement qu’à l’instar du tronçon perdu de la 168 que nous avions l’intention de traverser, notre route comprend des segments manquants. Nous avons tous été au bout de nous-mêmes. Notre trajet, un seul d’entre nous a été en mesure de le compléter, laissant le groupe, marchant en solitaire, dans des bourrasques de vent et de neige, pour passer un col à plus de 3 300 mètres. L’histoire de notre expédition sur la 168 en est une d’échecs et de victoires. Une expérience de ce qui est possible. Un homme sage, philosophant sur le récit d’une telle aventure pourrait avancer que «une meilleure compréhension de soi est le seul véritable objectif dont nous devrions nous satisfaire», mais à cet instant, au moment d’écrire ces mots, je peine à m’en convaincre.